Je pleure avec vous



''Mes mains tremblent, j’ai froid. C’est surement la froideur de cette place qui n’aide pas. Mon cœur bat si vite, j’ai l’impression qu’il va sortir de ma poitrine. Le nœud dans mon estomac monte jusque dans ma gorge faisant vaciller chacun des mots qui sort de ma bouche. Je sens que mes jambes vont lâcher. Combien de temps pourrai-je tenir ainsi, j’en ai aucune idée, mais en ce moment, j’ai l’impression que c’est mon corps au complet qui s’apprête à abandonner le combat. Malgré mon petit cœur qui dit de continuer, j’ai l’impression que mon être entier est sur le point de flancher. La bouche sèche, l’émotion dans la voix, j’ai l’impression que chacun de mes mots sonne faux.  

 
La pièce est presque vide. Devant moi, les yeux rivés sur mes lèvres, sur mes mouvements, sur mes émotions, se trouve une personne qui changera le cours de ma vie. Vêtue de sa toge, malgré son besoin de rester neutre, j’arrive à percevoir son côté humain. Entre ses mains, se trouve la possibilité d’une justice trop longtemps dissimuler.  

À ma droite, se trouve la raison de ma présence dans cette pièce. À droite, se trouve mon bourreau. L’homme qui a volé des années de mon existence. Mon bourreau. Sa présence à elle seule me chamboule. On m’a dit de ne pas le regarder, mais je n’y arrive pas. J’aimerais que cet homme lève les yeux, qu’il cesse de regarder ses mains. J’aimerais qu’il lève les yeux, pendant que je témoigne de ma vulnérabilité en étant si forte. ‘’Lève les yeux et regarde comment je me rebâtis, svp.’’  C’est à ce moment que je réalise que les rôles sont inversés; combien de fois j’ai baissé les yeux, combien de fois j’ai regardé le sol?  

 Je suis vite ramené à l’instant présent. Les questions se bousculent dans ma direction. Je tente de ne pas le laisser augmenter la cadence, de ne pas le laisser la situation me déstabiliser. Ça semble fonctionné, je suis solide, je le vois dans le regard de la personne qui est là pour me protéger, pour faire connaître ma vérité. La nausée m’envahit, mes mains tremblent, je peux sentir les plaques rouges envahir mon visage, mon cou, ma poitrine. Je ravale les larmes, la rage, la peine, l’incompréhension…  Je témoigne.'' 


Quand j’ai écrit ces lignes, le processus judiciaire était entamé depuis déjà plus d’un an et là encore, je croyais que le plus difficile dans ce processus était de témoigner.
Mais, je n’avais aucune idée. Aucune idée de la lourdeur, de la longueur et de la douleur.

Quand j’ai décidé d’aller de l’avant avec les procédures, on m’a dit que ce serait difficile. On m’a dit que ce serait long. On m’a dit que j’en souffrirais et que parfois j’aurais l’impression de perdre complètement le contrôle de ma vie, que j’aurais l’impression qu’il aurait le beau jeu dans ce processus… Ces sentiments, ces émotions je les ai tous vécu. Je les vit encore, toujours en attente de ma justice.

Mais aujourd’hui, je pleure. Je pleure de douleur. Parce qu'aujourd’hui, dans notre petite ville, un homme, présumé agresseur, a été remis en liberté en attente de son procès. Un homme accusé de plusieurs chefs d’accusations, sur plus d’une victime. Ce n’est pas mon présumé agresseur, mais cette nouvelle me frappe droit au ventre.

Parce que je sais du fond de mon être :

Qu’aujourd’hui, des victimes ont perdu une parcelle d’espoir.
Que cette nuit, des victimes n’arriveront pas à dormir, et pour plusieurs nuits encore.
Qu’aujourd’hui des victimes se sentent abandonnées.
Qu’aujourd’hui des victimes vont remettre en question leur droit à la justice.
Qu’aujourd’hui certaines victimes décideront de ne pas aller de l’avant avec la justice en voyant les délais, en voyant les chamboulements.
Qu’aujourd’hui, des victimes, des proches, des intervenants du système sont dans l’incompréhension, le cœur dans la poitrine qui se sert.


Chères victimes…

J’ai envie de vous prendre dans mes bras, de vous dire que tout ira bien, mais je ne pourrais pas. J’ai envie de vous faire un peptalk et de vous dire que la justice trouvera sa voix, mais je ne pourrais pas. J’ai envie de vous border pour une belle nuit de sommeil, de vous dire que les cauchemars ne viendront pas vous hanter, mais je ne pourrais pas. J’ai envie de vous dire de garder espoir, de ne pas baisser les bras, que la fin approche… elle est tout proche cette fin. Mais je ne peux pas, car en tant que victime, d’un autre bourreau, cette nouvelle m’a rendu les genoux un peu plus mous, et la petite lueur d’étincelle un peu plus tamisée.


Si vous connaissez une victime, en processus judiciaire, prenez-la dans vos bras… car le plus dure ce n’est pas de témoigner, le plus dure c’est le tout. Et la force, la résilience, le courage dont ces victimes font preuves est un superpouvoir qui peut parfois être affaibli par de telles situations.


Aujourd’hui, cette nouvelle, je la pleure avec les victimes et avec toutes les victimes qui vivent des situations similaires.

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